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Histoire de l'Institut français
L'Institut français de Saint-Pétersbourg
Précis historique. L'Institut français à Saint-Pétersbourg fut le fruit de l'aspiration à un rapprochement scientifique avec différents pays du monde, qui se manifesta clairement au début du siècle précédent en France. Le groupement des Universités et Grandes Écoles de France déploya son activité dans les pays d'Amérique latine. Petit à petit s'arrangèrent des échanges de professeurs entre les principales universités de France et les USA. L'université de Grenoble fonda l'Institut français de Florence et sur l'initiative des universités de Bordeaux, Toulouse et Montpellier fut formé l'Institut français de Madrid. Portrait de Paul Doumer, fondateur de l'Institut français de Saint-Pétersbourg C'est justement l'exemple de ces deux derniers établissements que décida de suivre Paul Doumer, quand bien même il avait une expérience de ce type, ayant fondé lui-même l'École française d'Extrême-Orient. En France, au début du XXème siècle, Paul Doumer était un homme politique de première importance. Il naquit en 1858 dans une famille de cheminots, fut orphelin tôt et devint graveur. Il travaillait et étudiait en même temps. Professeur de mathématiques, puis journaliste, il devint maire à trente ans et député à trente et un. À partir de ce moment-là, sa carrière fut brillante et permit de mesurer les capacités exceptionnelles et les talents d'organisateur de cet homme politique. Il était, en 1895, ministre des Finances. De 1896 à 1902, il fut gouverneur d'Indochine, puis de nouveau député de premier plan. Élu président de la Chambre des Députés en 1905, il fut battu aux élections suivantes mais ce contexte défavorable ne l'empêcha pas de demeurer sur le devant de la scène politique. Il n'était pas complètement fini en raison de son influence dans le monde des affaires : Doumer était président du conseil d'administration du Télégraphe et dirigeait des compagnies dans le secteur de l'électricité. En 1912, il fut élu sénateur de Corse. Ayant perdu quatre fils pendant la première guerre mondiale, il n'en délaissa pas pour autant l'activité politique. Il fut encore plusieurs fois ministre des Finances après la guerre. Élu président du Sénat en 1927, il atteignit l'apogée de sa carrière politique quand il fut élu président de la République en 1931. Un an plus tard, il était assassiné par un émigré russe. En janvier 1911, Doumer vint à Saint-Pétersbourg en qualité de représentant du monde français des affaires. Il parvint à un accord sur l'ouverture d'une filiale de la Société Générale et obtint du gouvernement russe des commandes pour l'industrie française. Les appréciations sur la mission de Doumer furent très variées dans la presse française. Les journalistes de l' " Humanité " ne se firent pas prier pour dépeindre Doumer comme un avide requin de l'affairisme international. ?Mais on ne peut convenir de ces choses-là, même quand on est M. Doumer. Et quand on est un spécialiste en impérialisme, on ne peut avouer qu'on va à Pétersbourg pour gagner sa vie. Et puis, il fallait être reçu par le tsar! Par M. Stolypine qui eux, ne font pas d'affaires, s'ils en laissent faire à tout leur entourage [...] Même à notre plénipotentiaire de la Finance, il fallait un motif, une raison, un paravent à l'abri duquel intriguer?. Trente ans après, alors que Doumer était déjà mort, cette opinion avait encore cour dans les milieux de gauche. Le fonds d'archives de l'éminent sociologue Marcel Mauss renferme une lettre sans signataire, écrite vraisemblablement après la mort de Doumer en 1932. On y écrit : " On sait comment M.Doumer a réussi à y (la création de l'Institut français, V. R.) embarquer une foule d'honnêtes universitaires ?. Et le paravent en question, selon les journalistes de l'" Humanité ", c'était le projet de fondation à Saint-Pétersbourg d'un Institut français. Doumer réussit à intéresser d'importants groupes industriels et financiers à son projet et à organiser une souscription. Le "plénipotentiaire des affaires françaises " parvint à opérer un travail d'éclaireur dans les plus hautes sphères des deux pays et à obtenir l'accord des ministres des Finances, de l'Instruction publique et des Affaires étrangères de Russie et de France pour soutenir le nouvel établissement. Le patronage de l'Institut français Enfin, en février 1911, à son retour en France, Doumer réunissait à dîner tous ceux qui étaient d'accord pour entrer dans le Comité de patronage de l'Institut. On les appellera nominalement puisque le nom de ces personnes n'était pas étranger au public français de l'époque. Partagèrent son repas avec Doumer, MM. Izvolski, Briand, Pichon, Klotz, Maurice Faure, Georges Louis, Deschanel, Ribot, le général Langlois, d'Arsonval, de Verneil, Guillain, Calmette, Levasseur, Dorizon, Adam, Bapst, Meyer, Landry, Georges Lyon, Lavisse, Kleine, Rostand, Gabriel Monod, Steeg, Dausset, Couyba, Leroy-Beaulieu, Emile Laffon, Dubreil, Azaria, Gabriel Faure, Monprofit, Paul Boyer et Louis Réau. Dans le Comité de patronage français étaient représentés trois groupes distincts. D'un côté, les hommes politiques, l'appareil d'État : l'ambassadeur de Russie en France Izvolski, le sénateur Couyba, le député Steeg, un directeur du Ministère des Affaires étrangères russe, Bapst, Doumer lui-même, ex-ministre et ex-président de la Chambre des Députés, etc. De l'autre, des savants, des directeurs d'établissements d'enseignement : des membres de l'Institut de France ; un délégué du Collège de France, d'Arsonval ; le directeur de l'École des Chartres, Paul Meyer ; un membre de l'Académie Française, directeur de l'École Normale Supérieure, Ernest Lavisse; l'éminent slaviste, auteur du monumental ouvrage " l'Empire des tsars et les Russes ", Anatole Leroy-Beaulieu ; le recteur de l'université de Nancy, Charles Adam ; le député au Parlement et directeur de l'École Pratique des Hautes Études, Adolphe Landry ; le directeur de l'Ecole des Langues orientales, Paul Boyer ; Louis Réau, choisi comme directeur de l'Institut français de Saint-Pétersbourg. Et, pour finir, des hommes d'affaires, dont la présence dans le comité excitait particulièrement les journalistes : " Des savants et des hommes politiques sont devenus les otages d'une clique de brasseurs d'affaires ! ". Parmi ces derniers, Guillain, président de fonderies de fer, Dorizon, de la " Société Générale " et les autres, Laffon, Dubreuil, Azaria ou Dausset appartenaient aussi à l'élite du monde des affaires. Cependant, Paul Doumer ne fut pas le seul organisateur de l'Institut français à Saint-Pétersbourg, comme l'écrivaient les journaux. Le premier projet, plus précisément, l'avant-projet d'organisation de l'Institut est signé par Paul Boyer, administrateur de l'École des Langues orientales, un des principaux propagandistes de la langue russe en France. Ce projet fut établi en décembre 1910 et transmis par Boyer - de façon strictement confidentielle - à Paul Doumer à la demande de ce dernier. Au départ, on se proposait de créer du côté français un Comité de direction, dans lequel P. Boyer voulait inclure trois présidents d'honneur (le ministre de l'Instruction publique et des beaux-arts français, le ministre des Affaires étrangères de France et l'ambassadeur russe à Paris) et parmi les membres _ le vice-recteur de l'académie de Paris, les recteurs des académies de Lille et Nancy, des délégués de l'université de Paris, du Collège de France, du Museum d'histoire naturelle, de l'École des Langues orientales, de l?Ecole des Chartres, de l'École Polytechnique, etc. Du côté russe, on comptait constituer un Comité de patronage d'une composition aussi représentative. À en juger par les échos dans la presse, au début de 1911, seul l'accord des universités de Paris et de Nancy était acquis pour le patronage de l'Institut français. Le correspondant du journal " Le Matin " informe ses lecteurs le 6 janvier : " J'ai rencontré ce soir M. Paul Doumer qui s'occupe avec les membres du gouvernement russe de la création à St.-Pétersbourg d'un Institut français qui serait l'émanation des universités de Paris et de Nancy, projet qui trouve ici une approbation unanime ". Le choix ne tomba pas par hasard sur ces établissements d'enseignement. Bien entendu, l'élément de prestige a joué un rôle. Se trouver sous le patronage, par exemple, du Collège de France ou de l'École Polytechnique est un honneur, d'autant qu'au Collège de France enseignent d'éminents slavistes comme Louis Léger et Paul Meillet. Mais au nombre des patrons de l'Institut français nous verrons aussi des universités de province comme Lille, Nancy, Dijon. Le fait est qu'elles étaient des pionnières dans l'enseignement du russe en France. À l'École des Langues orientales Boyer lui-même enseignait le russe, de même qu'André Mazon, le secrétaire de l'École. Une chaire de russe avait ouvert à Lille. Y travaillait André Lirondelle, professeur de russe et de littérature. L'université de Nancy où étudiait un nombre important d'étudiants slaves, y compris des Russes, avait également l'intention de monter une chaire de russe. À Dijon, c'est le professeur Legras qui enseignait le russe. Quelques-uns de ces premiers russisants apparurent bientôt à Saint-Pétersbourg. André Mazon se souvient : ?C'est à Saint-Pétersbourg, en 1911, que pour la première fois nous nous sommes rencontrés. Nous étions alors trois Français à travailler chaque jour, presque côte à côte, dans l'une ou l'autre des grandes Sections de la Bibliothèque publique, soit celle des imprimés russes, soit celle des manuscrits: notre aîné, André Lirondelle, professeur de langue et littérature russes à l'Université de Lille; notre cadet, Pierre Pascal, élève de seconde année de l'Ecole normale supérieure; et moi-même, alors secrétaire de l'Ecole des Langues Orientales, que l'âge plaçait entre eux deux. Nous étions voués à des dieux différents: Alexis Tolstoï le poète, Joseph de Maistre le moraliste diplomate, Ivan Gontcharov le romancier?. Que sera l'Institut français de Saint-Pétersbourg ? " Que sera l'Institut français de Saint-Pétersbourg ?? Ainsi s'intitulait un article sur l'ouverture à venir de cet établissement sur les bords de la Néva. Sorti dans une parution périodique au commencement de 1911, cet article est plutôt proche par le contenu d'un autre, publié dans le premier numéro du " Bulletin de l'enseignement français en Russie " de l'Alliance Française de Moscou, cette fois signé par Paul Boyer et Adolphe Landry, les plus actifs partisans de l'organisation d'un Institut français. Il est évident que les fondateurs ne perdirent pas de temps et commencèrent à travers la presse à susciter une opinion favorable à l'Institut français avant même l'apparition de celui-ci. Le nouvel établissement devait être, selon eux, ?un institut d'études, un foyer de recherches, une sorte d'Ecole supérieure d'application ouverte aux slavistes français qui auront trouvé chez nous leur culture, et dont le nombre ne cessera de grossir avec l'institution de la licence russe, qui est prochaine?. Des pensionnaires et des chargés de mission nommés par le Comité de direction de l'Institut français de St.-Pétersbourg allaient se rendre à Saint-Pétersbourg pour effectuer des recherches. On avait prévu trois sections : Russe et littérature russe ; Histoire ; Archéologie et histoire de l'art. Chacune de ces sections devait être dirigée par un directeur d'études. Le programme des recherches ne se limitait pas à la langue et à la culture russes mais pouvait s'étendre aux populations allogènes de l'empire russe et à tous les Slaves. Il était prévu de sortir un périodique intitulé " Bulletin russe ", sur le type du " Bulletin hispanique ", édité par l'université de Bordeaux ou du " Bulletin franco-italien ", édité par l'Institut français de Florence. En second lieu, l'Institut devait être un centre d'informations sur l'enseignement supérieur en France, un intermédiaire entre les universités russes et un centre de coordination de l'enseignement supérieur en France comme l'"Office National des Universités et Écoles françaises de Paris". À ce propos, c'est là que se localisait les premiers temps le personnel du futur Institut. D'une façon ou d'une autre, ce sont des fonctions qu'exerce aujourd'hui l'Institut français de Saint-Pétersbourg : on y prête assistance aux chercheurs français qui arrivent à Saint-Pétersbourg et à ceux qui souhaitent obtenir des renseignements sur les établissements d'enseignement français. La troisième fonction de l'Institut français fut soigneusement estompée dans l'article publié en France. Elle était cependant très minutieusement décrite dans le texte destiné au lecteur russe. Il y était question du rôle pédagogique du nouvel établissement. Les auteurs du projet avaient pensé cet Institut comme un établissement d'enseignement avec des cours réguliers dans différentes disciplines. Les fondateurs voulaient rapprocher l'enseignement supérieur français de l'étudiant russe. L'idée ne manquait pas d'audace : proposer à un auditoire russe une formation de qualité avec des professeurs français en Russie même, et simultanément, une alternative au système russe d'enseignement supérieur, non encore affranchi de limites à caractère social, religieux, national et ayant trait à la différence des sexes. Mais en France, il fallait parler de ce sujet à mi-voix : " L'Institut français ne sera pas un établissement d'enseignement ", promirent les fondateurs. Le fait est que les doyens de l'université de Paris firent comprendre sans détour qu'ils ne donneraient pas leur accord pour la création d'un institut, qui deviendrait un concurrent de la Sorbonne, où étudiaient déjà à cette époque beaucoup d'étudiants russes, hommes et femmes (alors que l'Institut français devait justement devenir la " Petite Sorbonne " comme l'annonçait sans détour l'article russe. On dut changer les plans d'organisation de l'Institut : l'expression " enseigner dans ses murs le français (à ceux) qui se destinent à l'enseignement du français dans les écoles russes de tout ordre, publiques ou privées " fut ôtée du texte du projet. En outre, Paul Boyer lui-même était contre cette idée depuis le début. On préférait ne pas parler trop haut du reste des cours. Ce secteur est dévolu aujourd'hui avant tout au Collège Universitaire Français de Saint-Pétersbourg mais l'Institut français mène également une politique active de conférences. Un projet concernant le futur personnel de l'Institut français fut alors conçu à la fin de 1910 par Paul Boyer. Il destinait Louis Réau à être directeur. Ce choix n'était pas le fruit du hasard. Réau naquit en 1881 à Poitiers. À 19 ans, ayant déjà sa licence ès lettres et sa licence d'allemand, il entra à l'École Normale Supérieure, qu'il termina en 1904. Il passa aussitôt son agrégation d'allemand. De 1906 à 1908, Réau étudia à l'École des Langues orientales. C'est probablement à cette époque qu'il fit la connaissance de P. Boyer, qui y enseignait le russe et dirigeait l'École. À l'époque où il fut nommé directeur de l'Institut français, Réau enseignait la littérature comparée à l'université de Nancy. Il fut mobilisé dès le début de la guerre en 1914. Après la guerre, il soutint sa thèse de doctorat et à partir de 1924 devint lecteur officiel de l'Alliance Française aux USA et au Canada. À la même époque, il était rédacteur de la " Gazette des Beaux-Arts " et professeur d'histoire de l'art à l'École Normale Supérieure de Sèvres. En 1928, le sort l'amena de nouveau en Russie, à Léningrad et à Moscou, où il travailla à constituer le catalogue des œuvres de l'art français. De 1930 à 1938, Réau fut de nouveau directeur d'un Institut français mais à Vienne cette fois. En 1947, il fut élu membre de l'Institut de France. Il faisait partie de nombreuses sociétés scientifiques et d'académies du monde, était président de plusieurs sociétés et lauréat de nombreux prix scientifiques. Il fut décoré de l'ordre de la Légion d'honneur et d'ordres étrangers, dont l'ordre de Sainte-Anne de Russie. Il a écrit plusieurs dizaines de monographies sur l'histoire de l'art européen et en particulier français au Moyen-Âge, au XVIIIème siècle et à l'époque moderne. Devait être directeur de la section Russe et littérature André Laronde, lauréat de l'École Polytechnique, à ce moment-là lecteur de français à l'université de Saint-Pétersbourg, membre du comité scientifique du ministère de l'Instruction publique de l'empire russe et, selon ce qu'assure A. Mazon, secrétaire du grand-duc Nikolaï Mikhaïlovitch, éminent historien russe et coordinateur scientifique. La section Histoire devait avoir à sa tête Ernest Denis, qui restait à Paris, professeur d'histoire moderne et contemporaine à la faculté d'histoire et de philologie de l'université de Paris (et futur fondateur de l'Institut d'Études Slaves de Paris). La section Archéologie et histoire de l'art était dirigée par le directeur de l'Institut français lui-même, Louis Réau. Paul Doumer parvint en deux mois à créer l'Institut français en tant qu'établissement, avec une administration, une documentation, etc. Il réussit à faire naître à travers la presse une opinion favorable à l'Institut, à lui assurer un soutien tant moral que matériel. C'est justement grâce aux talents d'organisateur et aux liens du futur président de la IIIème République que l'Institut français devint une réalité en un laps de temps record. Sa base financière était aussi assurée par les efforts de P. Doumer. A la date du 22 février 1911, 75.900 francs étaient déjà collectés. De grands groupes financiers et industriels devinrent les mécènes de l'Institut français et les ministres de l'Instruction publique, des Affaires étrangères et des Finances français décidèrent de consacrer 30.000 francs sur le budget de 1912 à l'activité de l'Institut français de Saint-Pétersbourg. La municipalité de Paris se proposa de soutenir l'Institut français autrement qu'en " vaines paroles ". En gros, un budget annuel de 80.000 francs était pratiquement assuré par les recettes en février 1911. C'est pourquoi les organisateurs espéraient que les premières conférences se tiendraient déjà au printemps 1911. On voulait montrer sa compétence et sa promptitude et l'essentiel - voir au plus vite le fruit de ses efforts. ?Il aura suffi de trois mois pour le concevoir, lui donner un programme, lui trouver un budget, le faire vivre, le faire agir. Allons! Il y a encore chez nous des gens qui savent aller vite?, écrivaient les fondateurs. Dans le maquis bureaucratique russe Mais en mai 1911, l'Institut français n'existait encore que sur le papier. L'ouverture d'un tel établissement en Russie ne pouvait se faire sans le consentement des autorités russes. En principe, Doumer, qui avait ses entrées au Palais, s'était assuré du soutien de l'Empereur en personne. Mais on exigeait une autorisation formelle des " organes compétents ", qui se firent prier. En septembre 1911, le ministre de l'Instruction publique de l'empire russe, Kasso, envoya une lettre au ministre de l'Intérieur, Makarov, au sujet de l'intervention de l'ambassadeur français quant à " l'assistance à prêter pour l'ouverture du présumé " Institut français et y joignit le projet de statuts de l'établissement. Le ministre de l'Intérieur, qui avait pleinement conscience que reposait sur lui la fonction de premier policier, trouva qu'il y avait là tous les indices permettant de considérer la création de l'Institut comme " une tentative camouflée d'implantation de la maçonnerie en Russie ". Et puisque la maçonnerie ne pouvait agir à découvert sur le territoire de l'Empire, la création de l'Institut français ne pouvait être reconnue comme souhaitable. Selon les informations du ministre, parmi les fondateurs de l'Institut, il y avait plus d'un maçon : Doumer, Leroi-Beaulieu, Faure, Pichon... Le ministre russe avait des raisons de craindre l'influence de la maçonnerie. En 1904, un scandale avait éclaté en France, quand on eut découvert qu'un des plus hauts officiers ne procédait aux nominations de ses collègues que sur indication du Grand Orient de France. On liait le nom de Doumer aussi avec les maçons. Si le ministre de l'Instruction publique insiste quand même pour qu'on ouvre l'Institut français, écrivait le ministre de l'Intérieur, il est nécessaire d'introduire dans le projet de statuts des corrections qui reviendront à une seule chose - tout placer sous le contrôle des " organes ". Qu'il n'y ait aucun nouveau membre de l'Institut français sans l'accord du gouvernement russe, aucun changement dans les " programmes éducatifs, les conférences et les missions " sans l'autorisation du vice-président d'un bureau d'ordre, nommé par le ministre de l'Intérieur, aucune opération immobilière sans l'approbation des autorités russes. De plus, il faut souligner qu'" en cas de fermeture de l'Institut français, ses biens seront mis à la disposition d'une ou de plusieurs sociétés de bienfaisance en Russie ". Ce qui inquiétait était l'intention de l'Institut de s'occuper de la culture des peuples allogènes de l'Empire : " comme si l'activité de l'Institut en ce domaine ne portait pas un caractère tendancieux ! " Le ministre de l'Instruction publique n'apprécia pas le zèle de son collègue. Il répondit brièvement et on ne peut plus précisément : sur les personnes, qui sont à la tête de l'Institut français, ont été présentées les meilleures références. Les objections de l'Intérieur, " ont pour but de soumettre l'Institut à un certain contrôle de la part du ministère de l'Intérieur et ne résultent pas du caractère scientifique de l'établissement en question ". Mais il ne voulait pas prendre la responsabilité lui-même. La décision fut portée devant le conseil des Ministres mais la séance n'eut lieu que le 8 mars 1912. Le conseil des Ministres décida, que des statuts spécifiques devaient être établis pour l'Institut, élaborés par un comité russe de patronage et que en règle générale cette question demandait " la plus grande prudence, afin que l'effort pour garantir la Russie contre le danger maçonnique, qui est peut être complètement absent dans l'affaire en question, ne cause pas de gênes inutiles à cette institution, qui est incontestablement honorable par la conception, née à l'initiative de représentants éminents d'une nation amie et, dont on sait qu'elle rencontra un écho tout à fait favorable de la part du gouvernement russe ". Le 2 avril 1912, le comité de patronage russe de l'Institut, qui se composait à ce moment-là de l'ambassadeur français auprès de la cour russe, G. Louis, et des ministres russes de l'Instruction publique et des Affaires étrangères, élabora un projet de statuts d'une " Société franco-russe sous l'appellation d' " Institut français de Saint-Pétersbourg ". En qualité de fondateurs de cette société furent conviés des personnages aux responsabilités importantes et des savants. La société franco-russe "l'Institut français de Saint-Pétersbourg" Ainsi, le comité russe de patronage, qui comprenait déjà dix membres, se considérait comme fondateur de la société " l'Institut français de Saint-Pétersbourg ". La société elle-même se composait de membres fondateurs, honoraires et effectifs, et de membres-correspondants. Elle était dirigée par une assemblée générale et par un conseil. Le conseil se trouvait à Saint-Pétersbourg et comprenait cinq membres, un secrétaire et un trésorier. En dépit de cela, les membres du comité de tutelle pouvaient être présents aux séances du conseil avec droit de vote. Le conseil élisait son président et un vice-président. Les moyens de la société consistaient en une cotisation annuelle de 10 roubles et d'autres rentrées. Le conseil rendait compte de son travail au ministre de l'Instruction publique, qui était libre de fermer la société. La société ainsi constituée pouvait :a) Entrer en contact avec le comité, formé à Paris pour l'organisation à Saint-Pétersbourg d'un Institut français et lui apporter son concours ; b) Ouvrir des sections chaque fois avec le " consentement des autorités compétentes " ; c) Organiser des réunions, des conférences, des excursions, des bureaux de renseignements, des expositions d'œuvres d'art, une bibliothèque, des cours de français, enseigner différentes sciences, éditer un organe périodique et différents travaux de recherche. La structure de l'Institut français de Saint-Pétersbourg pouvait sembler très complexe et même embrouillée. Une tutelle de l'Institut était effectuée par le comité russe de patronage et par une série d'établissements français d'enseignement ou scientifiques. Dans l'esprit des organisateurs, ils devaient être prêts, le comité russe le premier, à " assurer un local pour les conférences, prendre toutes les mesures de publicité et procurer aux conférenciers scientifiques les instruments et appareils destinés aux démonstrations et expériences". Une administration collégiale de l'Institut (nomination des pensionnaires, du personnel de l'Institut, approvisionnement du budget, etc.) reposait sur le comité de direction français (parfois appelé aussi comité de patronage français), qui se composait de 60 membres, dont Ernest Lavisse, directeur de l'École Normale Supérieure et membre de l'Académie française, était à la tête. Enfin, l'Institut lui-même, en tant qu'établissement scientifique et d'enseignement, existait à Saint-Pétersbourg et était dirigé par un directeur, nommé par le conseil de direction. Mais il était important de veiller à la logique dans une telle organisation : elle se voyait surtout dans la cooptation à l'Institut de savants éminents et autres gens importants en France et en Russie. La composition devait en être assez importante et représentative pour favoriser l'ouverture de l'institution et assurer son bien-être matériel. Et le plus important était de permettre à l'Institut français de remplir effectivement les tâches qui lui étaient fixées - étudier la culture russe et opérer un rapprochement intellectuel entre la France et la Russie -, en s'appuyant sur une base large dans le monde scientifique et administratif des deux pays. Enfin, à l'été 1912, fut obtenu l'accord de toutes les parties concernées, Direction générale des affaires de presse, mairie de Saint-Pétersbourg, Département de la police, pour entériner les statuts. Le Conseil des ministres de l'Empire, dans sa séance du 4 octobre, délégua au ministre de l'Instruction publique le soin de confirmer les statuts de la société. L'auteur, anonyme mais selon toute évidence bien renseigné, de la lettre déjà citée, trouvée dans le fonds Marcel Mauss, écrivait que même dans les milieux de la Cour, y compris au sein du cabinet de " Sa Majesté Pendeuse ", le projet de Doumer attirait beaucoup de blâmes, ce qui semble conforme à la vérité. Et ceci en dépit du fait que "il ne fut jamais dans la pensée de personne d'envoyer là-bas un Lan enseigner l'histoire des idées libérales en France ou un Aulard enseigner l'histoire de la Révolution ou un Bergson une philosophie haute et libre ". Les idées de Doumer, selon cet auteur anonyme, n'étaient de ce fait par l'esprit même pas françaises (c'est-à-dire révolutionnaires). Cette audacieuse tentative d'importer l'enseignement français et la science française rencontrait donc un accueil glacial. L'ouverture de l'Institut français de Saint-Pétersbourg Mais l'Institut existait déjà depuis une année ! Son inauguration avait eu lieu le 18/31 octobre 1911 à la Société impériale russe de géographie. La veille, le directeur de l'Institut, Louis Réau avait envoyé des invitations imprimées en français à participer à cette séance solennelle. De nombreux représentants en vue de la science russe, de l'art, des hauts responsables, des journalistes reçurent cette invitation. Le journal " La Parole ", anticipant l'événement, écrivait dans son numéro du 15 octobre : " À l'inauguration de l'Institut français de Saint-Pétersbourg viennent beaucoup de savants français connus, parmi lesquels M. d'Arsonval, académicien, le professeur Paul Boyer, recteur de la faculté des langues orientales de l'université de Paris, Charles Adam, recteur de l'université de Nancy, M. Lirondelle, professeur de russe à l'université de Lille et d'autres (...). Un local est loué pour l'Institut au 13, rue des Poix, dans lequel se trouve la bibliothèque franco-russe et une petite salle pour des conférences. Les invitations à l'inauguration de l'Institut français ont été envoyées par le comité d'organisation à tous les membres de l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, aux professeurs de l'université de Saint-Pétersbourg, de l'institut polytechnique de Saint-Pétersbourg et à d'autres établissements d'enseignement supérieur de la ville, à des représentants du gouvernement, au corps diplomatique dans son ensemble, à la presse, etc. Après l'inauguration solennelle de l'Institut français, M. d'Arsonval donnera une conférence publique sur l'utilisation de l'électricité par la médecine et son influence sur différentes maladies. Cette conférence sera donnée de nouveau le 20 octobre ". Le directeur de l'Institut, Louis Réau, a décrit ainsi la cérémonie d'ouverture dans son rapport annuel : " L'inauguration solennelle de l'Institut a eu lieu le 31 octobre 1911, dans la grande salle de la Société Impériale de géographie, sous la présidence de M. De Panafieu, conseiller d'ambassade, représentant l'Ambassadeur de France alors en congé. Le Conseil d'Administration de l'Institut français était représenté par ses vice-présidents : M. Charles Adam, recteur de l'Université de Nancy, M. le Dr d'Arsonval, professeur au Collège de France, et M. Paul Boyer, administrateur de l'Ecole des Langues orientales. M. Lirondelle représentait l'Université de Lille. L'auditoire, extrêmement nombreux, comprenait les plus hautes notabilités du monde politique et universitaire. A défaut de M. Kokovtsov, président du Conseil des Ministres qui, ne pouvant par suite d'un engagement antérieur assister à l'inauguration, avait tenu à nous manifester sa sympathie par un télégramme de félicitations, le Gouvernement russe avait délégué M. Kasso, ministre de l'Instruction publique, qui, dans une allocution très applaudie, souhaita éloquemment en français la bienvenue au nouvel Institut. M. Paul Boyer lui répondit en russe. Après que MM. Ch. Adam, Lirondelle et Réau eurent précisé à tour de rôle la mission et le programme de l'Institut, la parole fut donnée à M. le Dr d'Arsonval, qui fit avec un très grand succès sa conférence inaugurale sur : les applications en physique et en médecine des courants alternatifs de haute fréquence ". À cette conférence de d'Arsonval il y eut, il est vrai, un incident, dont on a connaissance par la lettre de L. Réau à E. L. Radlov, qui, par erreur, n'avait pas reçu d'invitation : " Permettez-moi de vous envoyer une carte pour la seconde conférence de M. le Dr d'Arsonval qui aura lieu demain soir jeudi à 8 H 30 dans la grande salle de la Société Impériale de géographie. J'espère que cette fois l'électricité ne s'éteindra pas comme hier et que M. d'Arsonval pourra faire ses expériences ". Qui d'autre était présent à cette mémorable séance ? Par la presse, nous savons que dans le public figurait la directrice de l'institut Smolny, la princesse Lieven, qui, comme l'écrivirent les journalistes, s'inscrivit comme auditrice de l'institut nouvellement créé. On peut aussi esquisser à peu près le cercle des invités d'après la liste des 27 candidats à être membres de l'Institut, proposés par L. Réau. On peut supposer que la majorité d'entre eux étaient présents à cette séance. Parmi eux les plus hautes charges de la Cour et responsables de l'État, des députés de la Douma et des membres du Conseil d'État de l'Empire, des militaires parmi les plus haut gradés, des savants russes éminents et des représentants de l'establishment français à saint-pétersbourg. En parcourant cette liste, on peut penser que Réau en sélectionnant les candidats était guidé avant tout par leur haute position et leur appartenance à divers domaines : la cour, les sciences, l'appareil d'État, l'armée. Mais beaucoup des personnes de cette liste d'une façon ou d'une autre étaient liées à la France et, sans aucun doute, L. Réau en tint compte aussi. F. K. Avelan était ce même amiral qui fut nommé en 1893 à la tête d'une escadre russe envoyée en France pour rendre la politesse aux marins français qui avaient visité Kronstadt. Les Français firent le meilleur accueil aux marins d'une nation amie et la visite de l'amiral à Paris demeura un événement dans l'histoire des deux pays. Les fêtes, organisées à cette occasion, firent l'objet d'un tableau commandé par le grand-duc Alexandre Alexandrovitch au célèbre peintre russe L. S. Bakst. L'historien d'art russe A. Benois se souvint : " Bakst travaillait avec entrain et il faisait alors beaucoup d'études avec nature. Il avait l'intention de créer une espèce de scène de masse à la Menzel. Au premier plan, il plaça des gens de la rue _ des jeunes, des vieux, des adolescents, occupés à préparer l'illumination. Les uns allumainent des lampions, les autres les suspendaient. Tout cela était couvert du ton bleuâtre d'un crépuscule, alors qu'au loin, devant une gigantesque statue de la Liberté, dans la lumière de l'illumination passait un attelage, où était assis l'amiral Avelan et sa suite ". Plus tard Avelan sera placé à la tête de l'Etat major général de la Marine, et de 1903 à 1905 il sera directeur d'un département au Ministère de la Marine. Ce sont des recherches scientifiques qui liaient K. A. Voïenski, chef des Archives au ministère de l'Instruction publique, à la France. Des liens amicaux et professionnels se tissèrent entre lui et A. Mazon, un des premiers à venir en stage à l'Institut français de Saint-Pétersbourg. Il aida Mazon à préparer ses recherches sur l'écrivain russe Gontcharov. En retour, Mazon envoya à Voïenski un exemplaire dédicacé de ses deux thèses de doctorat. Dans une des lettres qu'il lui adresse, Mazon évoque la possiblité de traduire le livre de Voïenski " Napoléon et ses maréchaux " en français, la préparation d'une exposition sur le centenaire de la guerre de 1812, à laquelle les archives françaises, et en particulier les archives du ministère de la Guerre, prirent la part la plus active, la création à Moscou d'un comité de préparation pour la fondation d'un musée sur 1812 et l'activité du correspondant français de ce comité, le baron de Daye, qui sut envoyer à Moscou 500 gravures d'une valeur inestimable, consacrées à la campagne de Napoléon en Russie. Voïenski était publié dans des revues françaises. En 1914, par l'intermédiaire de Mazon, il mena des pourparlers avec le rédacteur de la Revue des Études Napoléoniennes sur la publication de la liste des officiers français faits prisonniers pendant la campagne de 1812. Le fait qu'il figurait dans la liste des membres de l'Institut français était donc parfaitement justifié. Et le directeur de l'Institut, L. Réau, ne manquait pas de se servir des relations de Voïenski : il se renseigna en mars 1912 par son intermédiaire sur le sort réservé aux statuts de l'Institut. En 1914, Voïenski fut décoré de l'ordre français de chevalier de l'Instruction publique. Un autre candidat à être membre de l'Institut, A. A. Chakhmatov, était un éminent philologue russe, spécialiste de phonétique, d'histoire de la langue russe, des manuscrits russes, membre de l'Académie impériale des Sciences et membre de plusieurs académies étrangères. Mais lors de sa désignation à l'Institut français, le choix tomba sur lui, sans doute également parce que Chakhmatov entretenait lui aussi des liens scientifiques et amicaux avec des savants français. Ainsi, par exemple, il se trouva en correspondance avec André Laronde, qui devait être à la tête de la section Langue et littérature russes de l'Institut français. A. Laronde faisait part au savant russe de ses succès professionnels et de ses projets. En 1900, nommé professeur de russe dans un lycée parisien, il étudia la langue des chroniques de Novgorod, demanda l'envoi pour lui-même et pour P. Meyer, professeur reconnu de l'École des Hautes Études à Paris, de parutions de l'Académie russe des Sciences et de travaux de l'académicien lui-même. Mazon lui-même connaissait Chakhmatov. En 1900, il écrit à Chakhmatov sur le rôle d'intermédiaire qui lui est dévolu par la commission Pouchkine dans les pourparlers avec les héritiers de l'académicien Vandal pour localiser les archives du baron Dantès-Hekkern. Chakhmatov envoie à Mazon et à l'École des Langues orientales à Paris, parmi des publications de l'Académie des Sciences, le dictionnaire académique de la langue russe. Il en était de même d'un autre académicien, figurant sur la liste, S. F. Oldenbourg, orientaliste-indianiste, coordinateur scientifique, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, puis de l'Académie des Sciences de l'U. R. S. S., ministre de l'Instruction publique en 1917. Oldenbourg se trouvait en correspondance avec A. Mazon. L. Réau aussi s'adressait à lui pour le consulter. En octobre 1912, Réau lui écrit une lettre, lui rappelant leur rencontre inopinée au Palais de Marbre, pendant laquelle Oldenbourg fit référence au catalogue de l'exposition sur M. V. Lomonossov, organisée par l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg. Réau demande qu'on lui envoie un exemplaire du catalogue pour son travail sur les relations entre la Russie et la France dans le domaine de l'art. On comprend d'autant mieux le fait qu'on ait inclu parmi les membres de l'Institut M. A. Stakhovitch comme étant à la tête de l'autre centre de la culture française à Saint-Pétersbourg, à savoir l'Alliance Française. Et le directeur L. Réau soulignait l'importance de la coopération entre ces organismes. Mais, bien sûr, la plupart du temps, les membres de l'Institut étaient " enrôlés " simplement en considération de leur influence à la Cour ou dans l'appareil d'État. Ces liens étaient indispensables pour faire avancer un noble ouvrage comme l'était la création de l'Institut français. D'autant plus que l'affaire se prit plus d'une fois dans les ronces de la bureaucratie. Et plus tard encore, L. Réau " courait après " les " généraux d'opérette ", reconnaissant que, là-dessus aussi, reposait le succès de l'Institut en Russie. Au printemps 1913, l'Institut français compta un curateur de plus. Le vice-ministre de l'Intérieur annonce le 1er mai 1913 au maire de Saint-Pétersbourg que " Notre souverain Empereur, sur rapport du très dévoué directeur par intérim du ministère de la Cour impériale, le 20 avril de cette année, consent très gracieusement à ce que Son Altesse Impériale la Grande-Duchesse Maria Pavlovna prenne le titre de présidente d'honneur du Comité de patronage de l'Institut français de Saint-Pétersbourg ". 13, rue des Poix À partir de juillet 1911, L. Réau se mit en quête d'un appartement pour l'Institut. Les recherches prirent beaucoup de temps mais furent couronnées de succès. Le 1er septembre, le contrat de bail des locaux sis au 13, rue des Poix fut signé pour deux ans. Le loyer s'élevait à 3.000 roubles par an. L'appartement était assez spacieux. Il comportait huit pièces. P. Boyer était à cette époque en Russie et il approuva le choix de Réau. L'immeuble se trouvait à l'angle de la rue des Poix et de la rue Grande Maritime, deux artères vivantes de Saint-Pétersbourg. De plus, par un heureux concours de circonstances, dans le même immeuble étaient installés les bureaux de l'Alliance Française et de la chambre de commerce franco-russe. Mais les avantages de cette situation valaient inconvénients. L'Institut se trouvait au quatrième étage de ce bâtiment, ce qui pouvait rebuter une partie du public. Il ne faut pas oublier que l'Institut français se proposait de donner des cours payants pour équilibrer son budget. De surcroît, il apparut bientôt que le local ne contenait pas tous les postulants et même la salle de conférences de 80 places apparut trop petite. On dut transférer les conférences sur l'histoire de l'art effectuées par L. Réau dans une salle plus spacieuse, qui appartenait à la Société impériale de géographie, dont le bâtiment était situé non loin, dans la ruelle Grivtsov, anciennement ruelle Démidov. Mais cette décision s'avéra trop onéreuse, le service était loin d'être gratuit, en dépit du fait que le vice-président de la société de géographie, I. M. Chokalski, comptait parmi les membres de l'Institut français. Peu de temps auparavant, on étudia le projet de construction d'un grand bâtiment, dans lequel se seraient installés les organes directeurs de beaucoup de sociétés françaises. Il en avait surgi un grand nombre à Saint-Pétersbourg: la Société française de bienfaisance, la Société de secours mutuel des résidents français de Saint-Pétersbourg, l'hôpital français Sainte Marie-Madeleine, l'Alliance Française, la Chambre de commerce franco-russe, le Hôme pour les gouvernantes françaises, le Bureau de renseignements franco-russe, etc. Il y avait encore plus d'entreprises privées françaises : la Société des usines franco-russes avec son école et sa caisse maladie; la Société française immobilière; la Société française des usines Saint-Nicolas et des chantiers navals; des restaurants français, notamment, le restaurant Dorothée et " Content "; des maisons de commerce, " Chopin et Bertaut "; la compagnie française d'assurance-vie " Urbain "; l'Union des beurreries françaises; les magasins français des maisons de parfumeries, comme la maison " Brocart "; des entreprises chimiques françaises, par exemple, l'usine Meysonnier, des usines de briques du type de l'usine L. Ressier et beaucoup d'autres encore : l'usine de carbures de K. Chirlain et la scierie " Hollbard ", l'usine " Renault russe " et le dépôt de thérébentine de A. Ballasse. Il est difficile de les énumérer toutes 17 . Cependant le temps passa et l'idée de construire une grande maison pour différentes institutions françaises fut enterrée. Au début de la guerre, la question n'était plus du tout à l'ordre du jour. L'époque de L. Réau à l'Institut français de Saint-Pétersbourg Pour la première année d'existence de l'Institut, cinq chercheurs reçurent une bourse. Duchesne travaillait à Saint-Pétersbourg sur la traduction et les commentaires du " Stoglav ", le recueil des décisions du concile de 1547-1549. Il avait auparavant soutenu une thèse sur Lermontov. Le secrétaire de l'École des langues orientales réunissait des matériaux sur la vie et l'œuvre du romancier russe, I. A. Gontcharov. Mais il ne restait pas sur place car il effectuait ses recherches à Moscou, Kalouga, Simbirsk. Très vite, Mazon soutint sa thèse en Sorbonne et son travail fut publié dans la série " La Bibliothèque de l'Institut français de Saint-Pétersbourg ". Beaulieux vint seulement deux mois en Russie pour réunir des matériaux sur l'étude des formes évolutives de la déclinaison. Mansuy, professeur de français à l'université de Varsovie, employa son temps de stage à l'Institut français pour étudier la question des organes français de gouvernement dans la partie occidentale de l'empire russe en 1813. Ebersolt fut absorbé par ses recherches sur les " monuments de l'art russe du XIème au XVIème siècle " et, particulièrement, par l'influence byzantine sur l'architecture russe ancienne. Les églises de Novgorod et Pskov lui servirent de matériau. Il était occupé aussi par l'enseignement et faisait à l'Institut un cours sur Constantinople au Moyen-Âge, pendant lequel il assignait une grande place à l'influence de Byzance sur la culture russe. Il fut décidé de publier les résultats de ces recherches et d'autres encore, sur la Russie et la culture russe, dans une série à part. Elle fut fondée à Paris le 30 mars 1912 en vertu d'un accord signé entre Ernest Lavisse, directeur de l'École Normale Supérieure, le président du bureau administratif de l'Institut français de Saint-Pétersbourg et l'éditeur Honoré Champion. Les conditions, au départ, apparurent plutôt attrayantes mais seulement au début car ensuite surgirent des tiraillements d'ordre financier. Ce n'est pas par hasard qu'on s'était adressé à Champion. Il avait déjà édité une série de travaux de l'Institut français de Florence, commencée en 1909. En outre, ses éditions avaient une inclinaison perceptible envers la Russie. Depuis le milieu du XIXème siècle, on y trouvait des livres sur l'histoire de la Russie et les publications de sources russes, etc. Dans la série " La Bibliothèque de l'Institut français de Saint-Pétersbourg " fut publié en premier (par hasard ou à dessein ?) un livre de J. Patouillet, qui deviendra le second directeur de l'Institut français. Le 15 octobre 1911, le journal " La Parole " écrivait : " Auprès de l'Institut sera constitué un bureau de renseignements spécial pour la jeunesse russe sur les programmes et les conditions d'entrée dans les différentes universités françaises et les établissements d'enseignement technique supérieur. Ce bureau commencera à fonctionner à partir du 1er novembre. Les conférences à l'institut débutent dès le milieu de la semaine prochaine ", c'est-à-dire à la fin octobre. Nous remarquerons que les liens établis grâce au recrutement des hauts fonctionnaires de l'Empire russe pour l'organisation de l'Institut, jouaient ici un rôle non négligeable. Alors même que l'autorisation officielle des autorités pour l'activité de l'Institut n'était pas reçue, ne fermait-on pas les yeux sur son existence de facto ? On mit sur pied encore deux sections: Histoire de la littérature française et Histoire de la culture et de l'art. M. Caminade, agrégé d'Université, également enseignant au lycée de Saint-Étienne, donnait un cours sur le roman français au XIXème siècle et faisait des travaux pratiques d'analyse de textes littéraires. Son cours devait séduire les auditeurs par son orientation liant le développement de la littérature avec l'histoire politique, économique et sociale. Mademoiselle Tollemer, qui enseignait auparavant au lycée Racine, donna des cours avec une note féministe : l'histoire de l'enseignement féminin en France, et à partir du second semestre un cours de littérature classique du XVIIème siècle, en insistant aussi sur le rôle de la femme-écrivain et de la femme-protectrice des arts. Louis Hautecœur, plus tard éminent historien de l'architecture et secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts, alors encore jeune lauréat (il n'avait que 27 ans en 1911) de l'École française de Rome, donna un cours sur la société française et l'art français du XVIIème siècle et mena des études sur l'analyse de textes d'auteurs français du XVIIIème siècle, surtout Montesquieu. Hautecœur mena en même temps un travail de recherche, réunit du matériau pour son travail sur l'œuvre des étrangers, surtout les architectes français, à Saint-Pétersbourg au XVIIIème siècle. Son travail sera également édité dans la série des publications de l'Institut français en 1912. Le coût de l'enseignement était relativement bas, 40 roubles l'année, et on faisait une remise de 50 % aux étudiants et aux professeurs. Des conditions aussi avantageuses attirèrent un public avant tout féminin (sur 157 auditeurs de l'Institut en 1911, 120 étaient des femmes), ce qui s'expliquait, selon L. Réau, par le simple fait, que le français (et tous les cours étaient en français) était bien plus répandu chez les femmes que chez les hommes. Ceci pour plusieurs raisons, notamment à cause de l'orientation spécifique de l'enseignement professionnel. Nous rappellerons que les cours de l'Alliance Française de Saint-Pétersbourg, qui débutèrent en 1912, étaient féminins. Il y avait à l'Institut français des femmes de deux catégories sociales: les cours de jour étaient fréquentés normalement par des femmes du " monde " et les cours du soir par des étudiantes et des professeurs. Le programme des cours de l'Institut français pour la nouvelle année scolaire 1912-1913 fut imprimé en retard: à la chancellerie du maire, on ne donna pas l'autorisation de le publier, puisque les statuts de l'Institut n'avaient pas encore été entérinés. Mais le programme sortit quand même avant l'imprimatur donnée aux statuts. Selon toute évidence, les relations avaient joué leur rôle et on était parvenu à obtenir l'accord du maire. Les étudiants avaient exprimé le souhait d'étudier l'histoire de la langue. Rappelons qu'au départ, la philologie française avait été exclue du programme de l'Institut sous la pression de l'université de Paris. Et en 1912 fut effectivement placé dans le programme un cours d'histoire de la langue française, fait par Anselme Laurence, professeur à l'Institut Smolny. Caminade fit en 1912-1913 un cours sur " Voltaire et son temps " et dirigea des ateliers de traduction. Mademoiselle Tollemer enseignait l'histoire du théâtre français du XIXème siècle et la littérature européenne du Moyen-Âge et de la Renaissance. Hautecœur faisait un cours sur l'histoire de Paris et Réau dirigeait des travaux sur l'art français contemporain et sur l'histoire des relations franco-russes dans le domaine de l'art. Il est important d'estimer à sa juste valeur l'énergie de cet historien de trente ans qui, en dépit d'un emploi du temps surchargé par la gestion de l'Institut, la rédaction de comptes-rendus sur son activité, l'organisation de manifestations culturelles, l'enseignement, la lutte pour la légalisation de l'Institut, qui se prolongea toute l'année 1912, sut dans ce contexte diriger des recherches scientifiques et préparer toute une série de publications scientifiques. Anselme Laurence se chargea aussi de mettre au point le travail du bureau de renseignements de l'Institut, prédécesseur du centre de ressources, qui existe au sein de l'actuel Institut français. À l'époque, dans ce bureau, on collectait l'information seulement sur le système d'enseignement supérieur en France, puisque le but (qu'avait fixé le directeur L. Réau) était d'orienter l'étudiant russe qui désirait poursuivre ses études en France et par là même damer le pion aux universités allemandes, qui monopolisaient pratiquement ce domaine, attirant dans leurs murs la majorité absolue des étudiants russes à l'étranger. Il faut souligner que Réau, en tant qu'historien de l'art français, se sentait très concerné - et le sera durant toute sa vie - par la rivalité entre la France et l'Allemagne sur le terrain culturel européen. Et le rayonnement de la France, en Russie en général (il suffit de se rappeler ses appels à une coopération plus intense entre les organismes français à Saint-Pétersbourg) et dans le domaine de la culture en particulier, avaient, aux yeux du premier directeur de l'Institut, non seulement une importance en soi, mais constituait aussi un instrument de lutte contre le prestige de la culture allemande. La confrontation sur-le-champ culturel russe était perçue par Réau plutôt comme une application concrète de cet antagonisme entre deux cultures européennes. Le coût des études renchérit de deux fois. Durant l'année scolaire 1912-1913 furent introduites quelques nouveautés effectuées à la demande insistante des étudiants et soutenus par le directeur L. Réau. Beaucoup se plaignaient de ce que l'Institut français ne délivrât aucun certificat. On introduisit donc des examens pour évaluer les succès de l'enseignement. Au vu des résultats obtenus, on délivrait un diplôme de l'Institut. L. Réau, convainquant le Conseil d'administration d'adopter cette mesure, affirma que la délivrance du diplôme ne diminuerait pas l'afflux d'étudiants russes dans les universités françaises mais au contraire en inciterait beaucoup à poursuivre leurs études en France. Les auditeurs pourraient dorénavant étudier dans la bibliothèque de l'Institut : il y avait 2.000 livres à leur disposition et quelques milliers de photographies d'œuvres d'art, réunies surtout grâce aux efforts de L. Réau. En dehors des cours magistraux et des travaux pratiques des professeurs de l'Institut, on divertissait également les auditeurs avec les conférences des célébrités de passage. Lors de la première année d'activité de l'Institut, le professeur au Collège de France, pionnier de l'électrothérapie, Arsène d'Arsonval, le directeur du Musée national du Luxembourg, Louis Bénédite, le chirurgien français, spécialiste du cancer et de sa thérapie, Pierre Delbet, un des fondateurs de la neurologie contemporaine, Jean-Martin Charcot et le professeur de l'université de Paris, l'historien de l'œuvre de Wagner et du wagnérisme, Henri Lichtenberger, reçurent des invitations à faire des conférences. Les comités de l'Alliance Française en Russie, en premier lieu celui de Moscou et celui de Saint-Pétersbourg, demandèrent à la direction de l'Institut d'organiser également des conférences pour leurs membres. Cette proposition fut accueillie avec d'autant plus de joie que l'Institut français depuis le début voulait déployer son activité le plus largement possible en Russie. Et la coopération en ce domaine fut plutôt un succès. Lors de sa venue, Henri Lichtenberger se produisit en 1911 pour le public de l'Alliance de Pétersbourg également. Fin 1911-début 1912, Caminade, Réau et Bénédite firent des conférences pour l'Alliance Française de Moscou. Caminade parla de Verlaine, Réau de l'œuvre de Rodin. C'est par l'écho de sa prestation dans le Bulletin de l'enseignement français en Russie, publication de l'Alliance de Moscou, que nous connaissons le contenu de la conférence de Réau. Il parla des prédécesseurs de Rodin, Rude et Carpeaux, de l'évolution de l'œuvre de Rodin au travers de ses œuvres principales, comme l'Age d'airain, Saint-Jean-Baptiste, les monuments de Balzac et d'Hugo, la Porte de l'Enfer, etc. Au printemps, Henri Lichtenberger fut lui aussi à Moscou pour y faire une conférence sur le thème " Nietzsche et la France ". En octobre 1912, Hautecœur fit, dans les locaux de l'école réformée, pour l'Alliance de Saint-Pétersbourg, une conférence sur Greuze et la peinture de genre au XVIIIème siècle. Avec le nouveau directeur, Jules Patouillet, cette tradition de coopération avec l'Alliance Française sera conservée. En novembre 1914, Patouillet lui-même intervint à une conférence de l'Alliance sur le thème " La France à la rencontre de la guerre ". La collecte à l'issue de cette conférence alla au fonds d'aide aux soldats blessés de l'armée russe, fonds organisé par la colonie française de Pétrograd. En 1915, un nouveau professeur de l'Institut français, Charles Richet, fit une conférence pour l'Alliance (sur le thème " La bravoure "). En dehors des conférences, durant la première année de son existence, l'Institut français organisa une seule manifestation culturelle. Mais elle devint l'événement majeur de la vie culturelle du tout Saint-Pétersbourg en 1912. Il s'agit de l'exposition " Cent ans d'art français " (1812-1912). L'idée de cette exposition vint à L. Réau, qui, avec l'énergie qui le caractérisait, se consacra à sa réalisation. Réau mena des pourparlers avec une revue d'art importante de Saint-Pétersbourg, " Apollon ", qui accepta de soutenir l'entreprise. Le directeur de l'Institut français se tourna vers les collectionneurs d'art français en les priant de venir exposer les œuvres de leurs collections à Saint-Pétersbourg. Des spécialistes d'art russes aidèrent aussi beaucoup Réau à préparer cette manifestation. N'est-ce pas à cette époque que Réau fit plus proche connaissance avec Alexandre Benois? Réau était également étroitement lié avec un autre critique d'art russe éminent, le baron N. N. Wrangel. Le 14 octobre 1911 (c'est-à-dire avant même l'ouverture de l'Institut français), Réau écrit au baron cette lettre : " Tâchez donc de voir avant votre départ le prince Tourévitch, attaché à l'ambassade de Russie à Paris, qui est depuis ce matin à Pétersbourg (15 Liteiny chez Mme Choiset). Il s'intéresse beaucoup à notre projet et comme il est très lié avec Rodin, Besnard, Renoir et beaucoup d'autres artistes, il pourrait nous rendre de très grands services. M. G. Louis, ambassadeur, doit avoir une conférence avec MM. Metman et Koechlin à propos de notre exposition ". Il réussit aussi à s'assurer du soutien du grand-duc Nikolaï Mikhaïlovitch, historien et, justement, collectionneur d'art français qui accorda à l'exposition son patronage. Le prince Ioussoupov comte Soumarokov-Elston, dont nous trouvons le nom parmi les candidats à être membres de l'Institut, rendit aussi un grand service en proposant sa maison sur la perspective Liteïny pour l'organisation de l'exposition. La plupart des œuvres furent prêtées par des collectionneurs parisiens. Beaucoup de choses intéressantes furent exposés par des collectionneurs russes tels qu'Alexandre Benois, P. P. Weiner, V. A. Véréchtchaguine, le comte I. I. Vorontsov-Dachkov, les barons N. E. et N. N. Wrangel, le prince sérénissime M. K. Gortchakov, le comte A. A. Golenichtchev-Koutouzov, P. V. Delarov, le duc N. N. de Leuchtenberg, S. M. Makovski, le grand-duc Nikolaï Mikhaïlovitch, la comtesse S. V. Panina, K. A. Somov, le comte D. I. Tolstoï, le prince Ioussoupov comte Soumarokov-Elston, M. I. Tchaïkovski et d'autres. S'y ajoutèrent des tableaux provenant des musées français : Luxembourg, Versailles, Hôtel des Invalides, musée de Grenoble, et de toute une série de palais impériaux russes : Palais d'Hiver, Grand Palais de Tsarskoïé Sélo, Gatchina, Élaguine, Péterhof. Le musée de Penza prêta trois intéressants Corot. Une section consacrée aux Français ayant travaillé en Russie, fut ornée par toute une série de tableaux de Ladurnère, provenant de collections militaires : des régiments de la Garde impériale : la garde montée, le régiment des chasseurs, celui de Pavlovsk et le régiment Sémionovski. Voici comment la revue " Apollon " décrivit l'exposition : " L'aménagement des locaux a été confié à l'architecte G. K. Loukomski et toutes les salles étaient aménagées dans un style correspondant aux tableaux. À l'étage étaient exposés les tableaux de David et de son école, les Barbizons et la génération de 1830, les impressionnistes, les romantiques, les réalistes, les peintres ayant travaillé en Russie, les miniaturistes et également une section des gravures et des lithographies. Au rez-de-chaussée se trouvaient : Gustave Moreau, les dessins, les peintres contemporains, des broderies de Mme Ory Robin, Gauguin et Cézanne. Il y eut 979 œuvres exposées, sans compter les objets décoratifs et les meubles ". Le succès de l'exposition fut relevé dans la presse russe et dans la presse étrangère. Quelques publications reproduisirent toute une série de toiles de l'exposition. Des cartes postales furent éditées avec des reproductions de tableaux, etc. L'exposition dura du 17 janvier au 18 mars, accueillant près de 35.000 visiteurs, chiffre énorme pour l'époque ! D'autant plus, si l'on considère que, en même temps, se tenait à Saint-Pétersbourg une autre exposition, celle des peintres de l'union du " Monde de l'Art ", qui avait auparavant rencontré un fort succès à Moscou. Toutes les recettes furent destinées à la " Société pour la défense et la conservation en Russie des monuments d'art et des antiquités ". Selon L. Réau, et l'on peut se fier au jugement d'un tel connaisseur de l'art français, cette exposition fut " l'Exposition d'art français la plus importante qui ait jamais été réalisée à l'étranger " (c'est-à dire hors des frontières de la France. V. R.) et de surcroît la plus grande exposition du genre en Russie. Cette satisfaction fut d'autant plus agréable que cet événement fut le premier fruit d'une coopération entre la France et la Russie dans le domaine de la culture, ce qui était le but de la création de l'Institut français de Saint-Pétersbourg. Le succès de la manifestation organisée par l'Institut français, attira sur lui l'attention du public russe. L'écho de cette manifestation dans la société russe fut d'autant plus important que toute forme d'autopublicité était interdite à l'Institut avant l'approbation de ses statuts. Chaque semaine pendant toute la durée de l'exposition, l'Institut français organisa des visites guidées dans les salles du palais Ioussoupov pour que le public russe fasse plus ample connaissance avec les tendances de l'art contemporain français. L. Bénédite, conservateur du musée du Luxembourg, fit deux conférences sur l'évolution de la peinture française au XIXème siècle. Un concert de musique française fut donné dans le théâtre du palais Ioussoupov. L'époque de Jules Patouillet à l'Institut français L. Réau quitta l'Institut français en 1913. À sa place fut nommé Jules Patouillet, spécialiste de l'œuvre d'Ostrovski. En 1912, Patouillet termine sa thèse de doctorat en philologie, enseigne le russe dans un lycée parisien et donne un cours de russe en Sorbonne. Il est en correspondance avec des Russes, par exemple avec le célèbre écrivain russe A. M. Rémizov, qui envoie ses œuvres régulièrement à Patouillet. Patouillet lui écrit que dans sa maison " les Russes sont toujours les bienvenus ". Par ses lettres à Rémizov, nous savons que Patouillet doit être à Saint-Pétersbourg à la fin de l'été ou à l'automne 1912. Justement en 1912, dans la série " La Bibliothèque de l'Institut français de Saint-Pétersbourg " sort son livre sur le théâtre russe. Il est plus que probable que, au moment de sa nomination, Patouillet connaissait déjà l'équipe travaillant à l'Institut. Avec lui arrivent à Saint-Pétersbourg de jeunes forces nouvelles : les professeurs Ferize et Raoul Labry, puis Charles Richet. Des anciens cadres de l'Institut, il ne restait que Hautecœur, Caminade et le secrétaire général, le vicomte Henry de Vogüé. On décida de fêter simplement la nouvelle rentrée le 30 septembre (ancien style) mais en invitant beaucoup d'éminents représentants de la culture russe et de la science. Des académiciens de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et des professeurs de l'université de Saint-Pétersbourg reçurent des invitations. Dès le début de l'année scolaire, les conférences se poursuivirent, Louis Hautecœur organisait pour les étudiants des visites guidées dans les musées de Saint-Pétersbourg... La tradition de coopération avec l'Alliance Française de Saint-Pétersbourg continua. Le même Hautecœur ouvrit par une de ses conférences à l'automne 1913 la nouvelle saison à l'Alliance Française. Les plans étaient napoléoniens. L'Institut faisait largement de la publicité pour son " cours méthodique de français et de culture française " en trois ans, cours qui incluait toute la palette possible des matières à enseigner : la grammaire, le thème et la version, la phonétique, des exercices pratiques dans la langue, des exercices de style, le latin, un cours complet de littérature française, une analyse de la prose française contemporaine, l'histoire de l'art et même un cours de diction, pour lequel fut spécialement invité un acteur de la troupe française du théâtre Michel, etc. Une modification du contenu des enseignements se fait clairement sentir. Si dans les premières années, les principaux cours de l'Institut portaient sur l'histoire ou l'art, avec un accent marqué sur l'approche scientifique (n'oublions pas que les lecteurs dispensaient fréquemment des cours sur leurs thèmes de recherche), au fil des ans l'on sent chaque fois davantage, une modification de la tendance, en faveur de l'enseignement du français. L'Institut se transformait de plus en plus en école pour professeurs de français, oubliant ainsi quelque peu sa vocation première. Le bureau de l'Institut fut l'initiateur de cette nouvelle tendance, considérant certainement que, de cette façon, l'Institut remplirait plus rapidement et plus pleinement sa mission de diffuseur de la culture française. M. Patouillet, quant à lui, expliquait dans une lettre au ministre russe de l'Instruction publique, que les nouvelles activités pédagogiques de l'Institut étaient dictées par de grands besoins à l'intérieur de la Russie, besoins auxquels l'Institut français s'empressait de répondre. Il annonçait que l'Institut français proposerait dorénavant " des programmes élaborés en vue d'une adaptation aussi exacte que possible aux exigences actuelles de la préparation des maîtres de français en Russie ". Dans le domaine de l'enseignement des langues, " la Russie eut longtemps le concours, qui ne fut jamais au même degré un secours, d'étrangers qui s'improvisaient maîtres de français ou d'allemand ". Selon M. Patouillet, le temps était venu pour la Russie de former son propre contingent d'enseignants, et pour cela il fallait absolument un cours sur l'enseignement du français. Or, l'université n'en proposait pas. L'Institut français rapprochait son enseignement de celui de l'école, en fournissant les classes de français en professeurs qualifiés. Les cours proposés par l'Institut dispensaient un enseignement de qualité aux futurs professeurs, cependant, le diplôme qu'il délivrait n'était pas reconnu en Russie. C'est pourquoi M. Patouillet s'adressa aux autorités russes en demandant la reconnaissance du diplôme de l'Institut. De plus, tout en disposant du potentiel nécessaire, l'Institut français ne réglait pas sans mal ses problèmes financiers, et pour cette raison, une deuxième demande du directeur fut une demande d'aide financière, sous quelque forme que ce fut, de la part du gouvernement russe. En effet, l'Institut français manquait de moyens pour déployer plus largement son activité. Et ce n'était pas un hasard si d'année en année le prix de l'enseignement augmentait (une année d'études à présent coûtait de 120 à 150 roubles). La pratique philanthropique de la première période (remise sur les frais d'inscription et voire gratuité) n'était plus guère possible à présent. Est-ce que ce n'était pas là la raison du départ si rapide de L. Réau du poste de directeur de l'Institut ? Réau avait compris que si l'Institut français était contraint de faire des bénéfices pour pouvoir survivre, il n'était pas permis d'espérer atteindre les buts pour lesquels il avait été créé. Les difficultés inhérentes au caractère indéterminé, semi-privé, semi-étatique, de l'établissement ne firent que s'accroître pendant la période de la guerre. À cette époque, le professeur R. Labry écrit à propos de l'Institut français : " Cette école destinée dans la pensée des fondateurs à fournir des slavisants à nos Universités, comme l'école d'Athènes fournissait des hellénistes, mais dans la réalité pauvre fille sans dot misérablement rentée, méconnue par la Sorbonne, regardée sans bienveillance par l'Ecole des Langues Orientales." La guerre commença. Tous les professeurs de l'Institut français étaient jeunes, tous en âge d'être appelés. R. Labry se souvenait : " La guerre avait vidé cet Institut des trois agrégés ses pensionnaires : Ferize, tué en Champagne, Caminade, tué en Lorraine et moi-même, perdu en Albanie, dans les rangs de l'armée serbe agonisante pendant la retraite de 1915. Le directeur, M. Patouillet, un des maîtres aimés, un de ceux qui savent le mieux les secrets de la langue russe, restait seul pour suffire à la tâche déjà lourde, resserrer les liens, créés par lui entre les Universités russe et française ?. L'Institut cessa pratiquement de jouer un rôle de centre de recherches slavistiques et de centre culturel français. Il devint un outil de propagande en temps de guerre. Patouillet et sa femme, également savante slaviste, furent contraints de diffuser des brochures et des livres de la " Maison de la Presse " française, créée à Pétrograd pour renforcer chez ses alliés les sentiments amicaux envers la France. Grâce à ses relations, le directeur de l'Institut français sut convaincre plus de 40 journaux publiées à Pétrograd, Moscou et en province d'imprimer de temps à autre des articles sur le front de l'Ouest, sur l'armée française et sur les combats qu'elle menait, etc. En 1916, Labry fut envoyé prendre le relais de Patouillet, dont la santé était définitivement ébranlée. C'est seulement à la fin de 1916 qu'arrivent à l'Institut deux nouveaux professeurs : Viguier, agrégé de philosophie et Fichelle, agrégé d'histoire et géographie. Ce furent les initiatives de quelques savants russes et français qui donnèrent un nouveau souffle à l'Institut français. Patouillet s'y accrocha comme à une bouée. En 1916 parut un article d'un membre-correspondant de l'Académie des Sciences, M. I. Rostovtsev, sur la nécessité d'un rapprochement scientifique entre les pays européens. Cet article eut un écho en France, grâce à Patouillet qui s'y trouvait à ce moment-là. P. Boyer apprécia l'initiative de Rostovtsev et E. Denis analysa l'article dans " La Nation Tchèque ". Patouillet communiqua les propositions du savant russe à un directeur français de l'enseignement supérieur et au comité " France-Russie ", qui venait juste d'être fondé grâce aux efforts du sénateur-maire de Lyon, Edouard Herriot. Simultanément, en Russie, les universités de Pétrograd, Moscou et Kharkov prennaient une décision dans le sens d'un rapprochement scientifique. À l'université de Pétrograd fut examiné un projet de sir Buchanan, l'ambassadeur anglais en Russie, et Rostovtsev demanda que des liens scientifiques plus étroits soient établis non seulement avec l'Angleterre mais avec d'autres alliés de la Russie, avec la France en premier lieu. Le comité " France-Russie " était tellement intéressé par les nouvelles tendances en Russie, qu'il consacra une séance spéciale à cette question le 4 octobre 1916. Assistaient aussi à cette séance le ministre de l'Instruction publique et les directeurs des enseignements primaire, secondaire et supérieur. Des paroles chaleureuses envers la science russe furent prononcées et il fut décidé d'envoyer en Russie une mission française dans le but de trouver une voie de rapprochement entre les savants des deux pays. Le ministre émit le vœu que cette mission représentât toute la science française. Dans le même temps on formula le souhait de recevoir en France une délégation analogue de savants russes et de poser les fondements d'échanges entre les universités des deux pays. Le 10 octobre, Patouillet reçut du ministre de l'Instruction publique mandat officiel de préparer, du côté russe, la voie à l'organisation des deux missions. Patouillet promit à Rostovtsev de suivre la procédure qu'il avait indiqué et lui donna l'assurance qu'il y aurait possibilité de choisir à l'Institut de France des membres-correspondants de savants russes en vue. Le comité " France-Russsie " désigna Patouillet comme son délégué général pour les relations intellectuelles avec la Russie. À la lumière de tout ce qui se produit, le rôle de l'Institut français s'accrut et se posa la question de sa transformation. À la fin 1916, Patouillet est de nouveau en poste. Il tente par tous les moyens de consolider les contacts avec les savants russes et les établissements russes d'enseignement. En décembre, il écrit une lettre au membre-correspondant de l'Académie des Sciences V. M. Alexéiev, l'un de ceux sur lesquels reposait le travail de préparation d'une édition commémorative consacrée à l'empereur Alexandre II. Patouillet propose au comité de commémoration l'aide de l'Institut pour la traduction des textes en français. Passant par Saint-Pétersbourg, le sinologue Segalen trouve refuge à l'Institut français et Patouillet se dépêche de lui faire rencontrer son collègue V. M. Alexéiev, qu'il invite à déjeuner en compagnie de Segalen, Vitry, Chassigneux, et d'un professeur de l'Institut français, Fichelle. Patouillet se veut intermédiaire entre les savants russes et les savants français. Par lui, l'historien académicien A. S. Lappo-Danilevski, qui prépare un congrès international à Pétrograd, se lie avec les collègues de Patouillet, M. Pâris, directeur de l'Institut français de Madrid, et M. Luchaire, directeur de l'Institut français de Florence. L'Institut français était prêt à prendre une part active au travail collectif de préparation de l'Académie de Pétrograd sur la science russe pour les deux cents ans d'existence de celle-ci, sous la rédaction de Lappo-Danilevski. On avait prévu d'éditer ce livre en russe et en français. Patouillet ne se lassera pas de remercier Lappo-Danilevski pour " les sentiments précieux que l'Académie des sciences, en votre personne comme en celle de plusieurs de vos collègues, témoigne à l'Institut français ". Entre autres, pour cette sympathie et l'aide apportée à l'Institut français, Lappo-Danilevski est décoré en 1916 de l'ordre de la Légion d'Honneur : " Le gouvernement français a voulu ainsi reconnaître la place éminente que vous tenez dans la science russe, vos dispositions et votre accueil si bienveillants à l'égard de l'Institut français et de son directeur " écrit J. Patouillet à l'académicien le 29 octobre 1916. À la faculté historico-philologique de l'université de Pétrograd hommage était rendu aussi au directeur de l'Institut français. Anticipant cet événement, Patouillet écrivait à Lappo-Danilevski : " Je vous remercie d'avance de ce que vous pourrez dire en ma faveur pour établir officiellement un premier lien universitaire entre nos deux pays ". La venue d'une mission française en Russie se faisait attendre. Ce n'est qu'à l'été 1917 que l'idée, mise en avant par Rostovtsev, fut ranimée par deux Français, le céramiste E. Avenard et G. Malfitano, chef de laboratoire à l'Institut Pasteur de Paris. Le 24 juillet/6 août 1917 se tint à l'Institut français de Pétrograd une réunion de toutes les personnes intéressées, Russes et Français. Il y fut décidé d'unir les efforts de tous. L'Institut français petit à petit se transformait en un lieu de rencontres d'intellectuels russes et français, de professeurs et de gens d'autres professions encore, que séduisait l'idée du rapprochement des deux pays, surtout sur le terrain des contacts scientifiques. Ces réunions se passaient sous la devise " Faire un effort pour une compréhension réciproque ". Naquit l'idée de fonder un institut russe à Paris. Les instituts - russe à Paris et français à Pétrograd - atteindraient leurs buts par la collaboration intellectuelle, en éduquant les esprits à la concorde qui doit être l'âme de la Société des Nations, par des échanges par tous les moyens dans le domaine de la pensée. La collaboration intellectuelle des deux pays donnerait l'impulsion pour la naissance d'œuvres plus accomplies. Des représentants de chaque peuple apporteraient dans la recherche scientifique les particularités de leur génie national. Le résultat de cette coopération serait une meilleure compréhension mutuelle entre les peuples. Les participants à ces réunions en vinrent à penser qu'il était indispensable de créer un service spécial bibliographique, qui s'occuperait de l'inventaire des publications scientifiques en Russie et en France. En outre, on reconnaissait la nécessité de publier les meilleurs travaux des savants russes en français et des travaux de leurs collègues français en russe. Il était important de proposer aux savants français un résumé de l'activité intellectuelle de leurs collègues russes par domaine. C'est justement ce travail qu'aurait dû prendre sur lui l'Institut français. La grande bibliothèque de l'Institut français, qui abritait les publications et les périodiques français les plus nouveaux, pouvait servir de moyen d'attirer les intellectuels russes vers ce but. Il fut décidé de s'adresser au gouvernement français pour lui demander d'envoyer à l'Institut français des professeurs supplémentaires et d'agrandir la bibliothèque. À la réunion du 24 août/8 septembre 1917 étaient présents, entre autres, les académiciens Rostovtsev et Lappo-Danilevski. Selon certaines sources, l'ambassadeur français en Russie, Noulens, était également présent ce soir-là. Les propositions des académiciens visaient à commencer les échanges de travaux de thèse, à étudier la question de la livraison de livres français en Russie et de l'envoi de catalogues, qui pourraient permettre aux savants russes d'avoir une idée de la productions scientifique en France en temps de guerre. Le directeur Patouillet parla de la réalisation d'un projet de publication en français des " Actes officiels de la révolution russe ", qui devait permettre à l'étranger de faire connaissance avec la science russe et avec la révolution russe. De cette façon, estimait Patouillet, l'Institut français ferait renaître une tradition, qui existait auparavant entre les deux pays, mais oubliée et éteinte depuis lors. Patouillet, Avenard et Malfitano se mirent à établir des contacts avec les commissions nommées par le Gouvernement Provisoire et la Douma pour l'examen des réformes. Pour la création d'un Institut russe à Paris il était nécessaire d'envoyer en France des savants russes. Rostovtsev, Lappo-Danilevski, Malfitano, Avenard et Patouillet avaient l'intention de s'adresser en ce sens au ministre de l'Instruction publique du Gouvernement Provisoire. Le 7 octobre 1917, lors d'une séance plénière de l'Académie des Sciences fut examinée la lettre de Rostovtsev, qui se trouvait alors à l'étranger, où il était question de la création à Paris d'un Institut Russe et " de l'opportunité d'un plus grand rapprochement entre les cercles d'intellectuels russes et les Français ". La conférence de l'Académie demanda aux académiciens A. C. Lappo-Danilevski, S. F. Oldenbourg et M. N. Rostovtsev de représenter l'Académie à une séance de travail convoquée par le ministre de l'Instruction publique sur la question de l'institution à Paris d'un Institut Russe. Au plus fort des événements révolutionnaires, des conférences et des réunions publiques étaient toujours organisées à l'Institut français. En octobre 1917 se produisit Pierre Pascal avec une conférence sur le thème " L'âme russe vue par un Latin ". Mais bientôt les difficultés gagnèrent aussi ces quatre murs, derrière lesquels on avait si longtemps pensé et rêvé au rapprochement des deux peuples. En 1918, le directeur de l'Institut français et la moitié de son personnel _ un professeur sur deux _ se redirent à Moscou sur ordre de l'ambassadeur de France en Russie. L'ambassadeur se trouvait à Vologda, mais s'apprêtait lui aussi à se rendre à Moscou, " plus par nécessité que par plaisir ", écrit Patouillet. Il n'était plus question de réaliser des projets de rapprochement entre les deux pays, au moins dans un avenir proche. La question de l'envoi en France d'une délégation d'intellectuels russes ne fut plus soulevée. Se trouvant officiellement en mission, en fait en émigration, l'académicien Rostovtsev tentait de faire quelque chose pour que se concrétisât l'idée de la création d'un Institut Russe à Paris et à Londres. Rostovtsev, en même temps que d'autres émigrés russes, P. N. Milioukov, P. B. Struve, etc., fonda en Angleterre le " Russian Liberation Committee " et publia un bulletin " the New Russia ". À la fin de juillet 1919, J. Patouillet, encore directeur mais directeur d'un institut en exil, convoqua Rostovtsev à Paris. En même temps que le comité " La France et l'effort des alliés ", Patouillet lui organisa un périple dans le sud de la France. Le but de ce voyage, d'un côté, était de renseigner le public le plus large possible et, en premier lieu, les professeurs d'université, sur l'état des affaires en Russie et, d'un autre côté, " d'établir des contacts avec les universités françaises pour l'organisation à une grande échelle d'un rapprochement intellectuel et pour la préparation du terrain à l'activité d'un Institut Russe à Paris ". Mais Rostovtsev n'avait ni les moyens, ni même mandat pour réaliser ce projet. Le rapprochement intellectuel dans les limites des pays de l'Entente au moins se produisit : l'académie de Paris devint l'initiatrice de la création d'une union des académies, dans laquelle il y avait deux sections, des sciences exactes et des sciences humaines. Deux sessions de la première section eurent lieu en 1919. Mais la Russie n'y fut pas représentée. L'Institut français cessa d'exister comme établissement de recherche et d'enseignement. Mais les gens qui l'avaient créé ne disparurent pas. André Mazon, qui avait compté parmi les premiers stagiaires à l'Institut français de Saint-Pétersbourg, devint l'un des fondateurs et le secrétaire du comité français des relations scientifiques avec la Russie et plus tard directeur de l'Institut d'Études Slaves et membre de l'Institut de France. En dépit de son intense activité scientifique, il consacra beaucoup de temps et d'efforts à la coopération intellectuelle entre la France et la Russie, déjà U. R. S. S. Pour beaucoup grâce à lui, quelques intellectuels soviétiques vinrent en mission en France : Chtcherba, Alexéiev, Marr, etc. Le comité pour les liens scientifiques avec la Russie envoyait régulièrement des publications scientifiques françaises dans les bibliothèques de l'Union soviétique, tandis que l'Académie des Sciences de l'U. R. S. S., en la personne de vieilles connaissances d'A. Mazon, et particulièrement l'académicien Oldenbourg, remplissait le fonds de la bibliothèque de l'Institut d'Études Slaves. A. Mazon s'occupa également de continuer la parution de la " Bibliothèque de l'Institut français de Saint-Pétersbourg ". Bien que l'Institut n'existât plus à l'intérieur des frontières de feue la Russie, il n'avait pas arrêté son activité en tant qu'établissement qui s'était transformé, avec la disparition de Pétrograd, en " Institut français de Léningrad ". La série de ses publications se poursuivit jusqu'à ce qu'elle change son nom en " Bibliothèque de l'Institut d'Études Slaves ". La liquidation formelle de l'Institut français de Léningrad n'intervint que dans les années 1950, quand le trésorier de l'Institut liquida ses comptes. Vl.St. Rjéoutski Institut français de Saint-Pétersbourg 12, Perspective Nevsky, 191186, Saint-Pétersbourg, Russie Tél. : (+7 812) 571 09 95 Fax : (+7 812) 312 02 39 Web : www.ifspb.com Courriel : contact@ifspb.com |
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